AU CONTACT DE LA PIERRE


« L’architecture est la pétrification d’un moment de culture » - Jean Nouvel. Cette citation exprime effectivement qu’un édifice est avant tout ancré dans un contexte. Une prise de conscience est donc essentielle en amont du projet, et le choix d’un matériau de construction reflète une attitude face à un contexte déjà établi. L’aspect de ce concours qui nous a intéressés tient plus dans les valeurs véhiculées par la pierre que dans ses propriétés physiques. Vouloir acquérir les connaissances nécessaires afin de déterminer la supériorité d’un matériau par rapport à un autre aurait été irréaliste. Aujourd’hui, que signifie l’acte de construire en pierre ? Nous avons vécu ce concours comme une expérience et nous le retranscrivons sous la forme d’un témoignage personnel. Il n’apporte pas de connaissances nouvelles fondamentales mais est le reflet d’une prise de conscience face à un procédé constructif qui nous avait jusqu’alors été occulté.

A la vue de l’affiche placardée dans l’école, le titre m’a presque fait sourire. « Concours d’idées : construire en pierre structurelle ». Les premières pensées qui me sont venues à l’esprit ont été un monastère grégorien ou une habitation néo-classique pastichant le Petit Trianon. Mais cette annonce avait bien une qualité, celle d’attiser la curiosité. Le premier réflexe a donc été de se perdre à la bibliothèque, et de constater que les ouvrages parlant de la pierre structurelle détaillaient des édifices romains, des cathédrales, etc… Sur le plan contemporain, la pierre exposée était très souvent associée à la décoration.
Ayant décelé la revue ‘Pierre Actual’ à la matériauthèque, je découvrais l’oeuvre de Gilles Perraudin. Quelles que soient les idées qu’il porte, je constatais qu’il était possible de construire des édifices contemporains en pierres.

Rapidement, une discussion avec mes parents conforta mon idée sur la matière. Eux-mêmes avaient demandé à un architecte de construire un mur, mais ils ont jeté leur dévolu sur le béton à l’annonce du prix au m². L’association d’idée fut rapide, la pierre subsiste encore pour un certain nombre de personnes richissimes qui veulent à tout prix un matériau de luxe.

Quelques temps après, en Drôme, je demandais tout de même à un ami maçon son avis sur la question. Il me répondit poliment qu’il n’y connaissait absolument rien, tout comme la plupart des artisans de la région. Il me dirigea tout de même vers l’une de ses connaissances, un tailleur de pierre. Après un bref coup de fil, je me rendis à ‘Saint-Antoine l’Abbaye’, à quelques dizaines de kms de là. Sur place se tenait un complexe Moyenâgeux très bien restauré dans lequel Pierre Chevènement m’invita à entrer. J’ai découvert un homme passionné et riche en explications. Après deux heures de discussion, nous nous sommes quittés en échangeant nos coordonnées. Je restais cependant avec un sentiment de frustration. Si la pierre avait toutes ces qualités et quelques défauts, comment expliquer son absence significative à l’école ? Le lendemain, je décidais de contacter Christophe par mail, lui demandant d’avoir des preuves concrètes, des références de constructions actuelles dans la région. Afin de vérifier la véracité de ses propos de la veille, j’avais besoin de constater concrètement des emplois modernes de la pierre. Il me répondit que ses connaissances en matière d’architecture contemporaine étaient limitées, et me dirigea vers un ami à lui, à « l’Atelier du grain d’Orge », à Grane. N’en demandant pas plus, j’appelais Olivier Chastel. Il m’invita alors à venir le rencontrer dans son atelier, ce que je fis dans l’après-midi.

L’arrivée à l’atelier était impressionnante par sa singularité. En pleine zone artisanale, entouré d’entrepôts métalliques, ce qui semblait être un grand hangar monolithique composé d’imposants blocs de pierre se dressait, étonnamment. Sur place, je commençais à discuter avec un homme, rapidement rejoint par Olivier. Parlant de manière rationnelle mais férue, nous abordions dans un premier temps les questions structurelles. Les notions abordées la veille semblaient se recroiser, et l’intérêt de la pierre s’avérait de plus en plus cohérent. Abordant la question de la contemporanéité, je fus dans un premier temps surpris puis sidéré par la tournure que prit la conversation. Les notions très actuelles comme l’écologie, le rapport entre le global et le régional, l’économie circulaire, la démarche de construction et les chaines de valeurs, la philosophie des matériaux furent abordées avec une aisance déconcertante.

N’ayant pas anticipé le soulèvement de telles notions, c’est quelque peu froissé que je montais dans le train pour retourner à Paris. Mes nuits entières passées à essayer d’inventer des dispositifs architecturaux destinés à faire vibrer plus ou moins la lumière m’ont soudain paru hors du réel et quelque peu détaché du contexte dans lequel nous vivons.

De retour à l’école, le temps de l’action était révolu. Je me suis attelé à analyser, avec mes armes, cet amas d’informations.

Mon interrogation principale portait sur la raison de sa rareté. Le premier argument, évoqué unanimement par mon entourage lorsque la pierre de taille fut abordée : le prix. En effet, les seules images que nous possédons de constructions contemporaines sont des projets extrêmement chers et élitistes. Après avoir comparé les modes de construction actuels, je constatais en effet une différence de prix, mais pas si impressionnante que ça. En prenant en compte le vieillissement de la pierre, les coûts d’entretien, je m’étonnais que l’on ne construise pas davantage en pierres de tailles. Ce matériau, dont la beauté est souvent plébiscitée, aurait logiquement dû être plus employé. La maison individuelle proposée par l’architecte Matthieu PINON, offrant 170m² pour 170.000€ en 170 jours de construction, a fini d’enfoncer le clou.

Pourquoi la filière pierre demeurait-elle extrêmement minoritaire ? La première explication fut qu’elle ne répondait plus aux besoins de notre société. On m’a déclaré : « la pierre de taille, matériau dépassé ! ». Je reçu la critique assez aisément : l’âge de fer venait détrôner l’âge de pierre, une pensée logique et simple. Simpliste ? Le matériau, assez poreux pour respirer, demeure assez résistant pour tenir. Le fonctionnement mécanique reste plus intéressant que la brique, dépasse le bois en compression. Sa tenue dans le temps et son entretien ne sont plus à (ap)prouver. Ses propriétés thermiques sont acceptables, les chantiers vantés très propres. Si la pierre n’était pas si onéreuse, et convenait à la construction de murs, alors ce matériau est exploitable.

Puis l’extraction de la pierre a été mise en cause. Je me suis interrogé à propos de nos techniques actuelles, ainsi que de la quantité de pierre sur le sol Français. La question était pra tiquement rhétorique. La pierre est abondante, et les techniques d’extraction, ainsi que nos capacités mécaniques, sont manifestement très simples. Tellement simples que cela soulève la question de l’empreinte carbone, notion à laquelle nous sommes de plus en plus sensibles. Les arguments devinrent alors imbattables, et s’enchaînèrent en cascade. La pierre, ressource abondante, extraite avec peu d’énergie, sans transformation chimique, nécessitant un entretien moindre, le module, peut être réutilisé. Le déchet est propre car non transformé.

Etonné, j’ai cherché la cause de ces avantages : ce produit est très peu manufacturé. L’état de la filière devient alors compréhensible. Production massive, consommation à outrance, quête de croissance comme du graal, économie boursière spéculative, perfection mécanique toujours plus rentable… La pierre ne semble pas avoir sa place dans le système économique. La tendance aux matériaux pointus, créés en laboratoire, est complexe à produire. Tout se passe de plus en plus dans les usines, de moins en moins sur le chantier. La normalisation avance à grand pas, avec elle les catalogues de matériaux préfabriqués, labellisés. Pour que ça puisse rapporter au maximum, il faut innover et proposer de nouveaux produits répondant à une demande, par exemple écologique. La réponse aux problèmes technologiques peut-elle être : plus de technologie ?

Les problématiques changent en fonction des époques, la notion d’écologie est encore jeune, le contexte économique fluctue, c’est un fait. Mais, après avoir vécu cette expérience, je me demande qui de la pierre ou des architectes possèdent le plus d’inertie aujourd’hui.

Le but n’est pas de faire de la pierre une nouvelle religion et de vouloir l’imposer. Mais la formation de l’école m’a soudainement paru à la fois trop partielle et partial. Ce témoignage a pour vocation d’offrir un aperçu du chemin qu’un élève en architecture doit parcourir avant de réaliser qu’il est possible de construire en pierre aujourd’hui. Si l’architecte ne possède pas la compétence de répondre aux demandes avec les matériaux appropriés, à quoi sert-il ? S’il n’est qu’une assurance, et reste sagement rangé dans sa niche sans chercher à innover, quel est son rôle ? Lorsque la demande sociale en termes de construction est différente des revendications économiques, qui possède la compétence et la vocation d’opérer une diversité de propositions ? Quel est le corps de métier capable de présenter d’autres manières de construire, de proposer des solutions adaptées, de répondre à une nécessité socio-psychologique?

Gabriel THOMAS

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